§3.4 – Où j’apprends des tas de choses sur moi-même
avril 22, 2010
- n’avait pas les mêmes ambitions.
- Pardon ?
- Ne t’inquiète pas, on m’a dit que tu avais passé l’été à essayer de m’oublier [non, j’ai passé cet été-là à faire la fête, à boire et à m’éclater, mais effectivement je t’ai totalement oublié dans l’histoire – et même avant, je pense]. Et j’ai bien vu aussi que tu m’évitais dans les réunions d’anciens [Ca, doudou, c’est parce qu’objectivement tu es un poil rasoir, même si personne n’ose te le dire]. Je ne pensais pas que ça te marquerait autant, pourtant.
- … hum … Eh bien, en fait …
- Tu sais, il ne faut pas vivre dans le passé. Il faut faire une croix là-dessus, tu vois, j’ai fait ma vie, je serai bientôt marié. Repars de zéro, essaie de m’oublie, va de l’avant – tu as gâché une bonne partie de tes meilleures années à cause de moi, mais tout n’est pas totalement perdu ! Tu es standardiste, c’est ça ?
- Secrét …
- Bon, écoute, voilà ce que je te propose, pour essayer de me racheter après tout le mal que je t’ai fait : je travaille à N. Non, ne panique pas, je sais que c’est une grande ville, que jamais tu n’envisagerais d’aller là-bas de toi-même, mais crois-moi, on s’y habitue, ça bouge et ça pourrait te sortir de cette impasse. Ma boîte embauche pas mal en ce moment. Si tu veux tenter l’aventure, appelle ce mec de ma part, envoie-lui ton CV, et je devrais pouvoir m’arranger pour te trouver quelque chose. Je ne veux pas rentrer chez moi en sachant que j’ai gâché ta vie, pas après tout ce qu’on a vécu.
Je réfléchis un court instant pendant qu’il sortait une carte de visite de son porte-feuille et qu’il gribouillait un nom et un numéro de téléphone. Je mourrais d’envie de mettre les points sur les I en lui avouant que, là, maintenant, je me souvenais plus de ses problèmes de peau de l’époque que de ce qu’on avait « vécu » ensemble, mais je savais très bien que, d’une part, ça ne servirait à rien (il penserait sûrement que j’essayais de sauvegarder ma dignité, ou un cliché dans le genre) et, d’autre part, la chance qui m’était offerte méritait bien quelques sacrifices. Je ravalai mon ricanement, et, en pensant très fort à mon vieux chat Patoune décédé l’année dernière, je réussis même à faire venir quelques larmes, juste assez pour avoir l’œil brillant.
- Mmmmm … merci. C’est une bonne idée … Ca a été tellement dur, tu sais … [l’art dramatique, que voulez-vous, l’art dramatique … ]
- Je sais, je sais. Mais c’était ce qu’il y avait de mieux à faire, crois-moi.
- Si tu le dis …
- Appelle ce type, promets-moi [Mon dieu, il ne manque plus qu’un violon en fond musical et on se croirait dans un téléfilm américain – est-ce qu’il se rend compte qu’il est totalement ridicule ?].
- Je te le promets ! [Bon OK, je suis tout aussi ridicule, mais MOI, j’en ai conscience !]
- OK. Bon, heu, mes parents nous attendent, on a promis de faire à manger ce soir, donc, heu …
- Oui, bien sûr, je ne te retiens pas [Ah, ça, non, tu n’as rien à craindre !]
- Eh bien … A bientôt alors, au boulot, haha ! »
Le précieux sésame en main, je regagnai la maison le pas léger (après avoir attendu que Stéphane aie disparu, par précaution). Tout à coup, l’avenir me semblait dégagé et à nouveau plein de promesse. Et tant pis si ça avait été au prix d’une légère mascarade …
§3.3 – Où je retrouve une vieille connaissance
avril 20, 2010
Vous savez comment, au moment où vous êtes le plus bas, vous trouvez toujours quelqu’un pour vous enfoncer encore un peu plus, généralement à l’aide d’une réussite foudroyante et d’un sourire plus blanc que blanc ? C’est exactement ce que je me suis dit quand, allant faire des courses en traînant la patte, je tombais nez à nez avec Stéphane.
Mais si, souvenez-vous, Stéphane, ma distraction du lycée, celui qui était parti taquiner la mécanique quantique ! Bon, soyons clair, hein, je ne le regrettais déjà pas trop à l’époque, c’est pas maintenant que ça allait changer. Non, ce qui me chagrina quand je le croisai sur le parking du 9 à 9, ce fut sa tenue impeccable catégorie « bcbg du dimanche », la voiture rutilante et immense dans laquelle il s’apprêtait à entrer et le mannequin russe qui l’attendait dedans.
Jusqu’à présent, je m’étais dit que ce genre de jeune Lacoste-Colgate ne se croisait que dans les séries américaines (vous savez, quand un gamin à peine sorti de l’école se trouve une vocation obscure et atteint le sommet à partir de rien – en deux-trois épisodes, généralement, pour ne pas lasser le téléspectateur). Que jamais ça n’arriverais ici, à Saint-Bart, où tout le monde se connaissait et où, à ma connaissance, il n’y avait pas eu de génie depuis Jean Le Galois (et encore, son génie se limitait à la belote et au rami, ce qui prouve qu’il n’y a pas de sotte manière pour tutoyer les plus grands). De fait, après un deuxième coup d’œil, il s’avéra que la tenue de Stéphane ne lui allait pas vraiment, que la voiture était plus probablement celle de Papa-Maman, et que le mannequin russe n’était sans doute pas russe (si j’en crus le « Enchantée » version ch’ti qu’elle m’octroya du bout des lèvres). Il n’en demeurait pas moins que, dans le grand jeu de la vie, le cher matheux semblait bien parti pour gagner, et moi … bien partie pour compter les points.
« Julie, comment ça va, depuis le temps !
- Mmmmmgrmmmmmgrffff ….
- On t’a pas vue aux dernières réunions d’anciens élèves de Le Galois !
- Mmmmmgrfffffmmmmmgrnnnnnnnnon. [de fait, j’ai décidé de boycotter ce genre de petite réunion sympathique après avoir gagné deux fois de suite le titre de « mollusque de l’année » ]
- C’est pas cette histoire de mollusque qui t’a vexée, quand même, hein ? C’était pas dit méchamment, on sait bien que tu n’aimes pas bouger, pas vrai ? D’ailleurs tu n’es pas la seule, n’est-ce pas ? Il y a aussi Vincent-du-foot qui est toujours ici …
- Non, il est parti il y a quelques années.
- Marjorie, tiens, je suis presque sûr qu’elle est toujours ici !
- Oui, quand elle ne voyage pas aux quatre coins du monde pour babysitter en trois langues des enfants d’émir ou de je-ne-sais-quoi.
- Jean-Claude ! Il est toujours là, et il ne bouge pas, j’en suis absolument certain !
- Oui, effectivement. [Jean-Claude étant un peu notre psychopathe local, et de manière générale quelqu’un de très désagréable, lâche, mesquin et stupide, on ne peut pas dire que la similitude m’aie réjouit. Stéphane s’en rendit compte et changea de sujet … enfin presque.]
- Eh ben moi, ça va bien, tu vois ! [Je n’avais rien demandé et je m’en moque un peu, mais continue, je t’en prie …]. J’ai été diplômé il y a deux ans, et je me suis fait embauché dans la foulée – un véritable pont d’or, ça a fait des remous dans la boîte, haha ! Et là je viens juste de passer chef de service, ils savent reconnaître les potentiels, haha ! Ah, et je viens aussi de me fiancer à Nathalie ! [Bonjour, je peux vous appeler Ivanova ?] On a fait une grosse fête dans le coin hier soir, pour arroser ça, si j’avais eu ton adresse je t’aurais invitée ! Je pensais pas que tu étais encore dans le coin !
- Eh ben oui…
Le souvenir des déceptions des dernières semaines me revinrent à la mémoire, et c’est avec un ton un tantinet geignard et la tête basse que j’ajoutai :
- Tu sais, il faut parfois du temps, c’est pas facile …
Et avant que j’aie pu finir ma phrase avec « … de trouver un boulot ailleurs », Stéphane m’interrompit en baissant la voix, avec un air de conspirateur.
§3.2 – N : 2, Julie : 0
avril 18, 2010
- Oui, bien sûr. Que puis-je faire pour vous ? [je savais que les années passées à remplacer au pied levé la standardiste toujours malade ou enceinte – ou les deux – me serviraient]
- Je vous contacte parce que votre profiiiiiiiiiiiil nous intéresse au plus haut poinnnnnnnnnnnnnnnnt. Nous sommes en pleine expansion, et nous recherchons des comptaaaaaaaaaaables pour …
- Attendez, des comptables ?
- Ouiiiiiiiiiiiii, pour …
- Mais je ne suis pas comptable.
- …
- Je suis secrétaire de direction.
- …
- C’est marqué sur mon CV, en en-tête, Arial police 36, gras surligné. [non, en réalité je n’ai pas dit ça, j’ai juste toussoté, un peu gênée, comme si c’était moi qui venait de réveiller une parfaite inconnue à l’aube sans même avoir pris la peine de savoir, même vaguement, qui elle était] .
Le Rossignol semblait tout à coup avoir épuisé son stock de voyelles.
- Bon, eh bien, c’est fâcheux, l’intitulé de votre profil devait être trompeur [ou alors c’est vous qui êtes une feignasse, ou une abrutie, ou une myope qui s’ignore]. Ecoutez, je vais reboucler avec ma hiérarchie, et nous vous recontacterons si nous avons d’autres postes à vous proposer. Merci et bonne journée, Mademoiselle Deltour !
- Au …. »
Trop tard, le Rossignol avait raccroché.
Et moi, j’étais bien réveillée. Et bien énervée aussi.
Le second coup de fil fut plus encourageant, la personne au bout du fil ayant, au moins, réussi à retenir mon nom de famille et faisant preuve d’un enthousiasme débordant quoiqu’un peu déstabilisant. Au vu de la situation et de la distance nous séparant, un entretien téléphonique fut fixé dans l’après-midi, à 15h30. On m’appellerait.
Vers 16h30, n’ayant eu ni appel, ni moyen de contact, je téléphonai au standard de l’entreprise. On me répondit poliment que Monsieur Jeanard était parti manger. Non, ils ne savaient pas quand il rentrerait. Et non, ils n’étaient pas au courant d’un entretien avec qui que ce soit. Mais oui, ils me recontacteraient.
Est-il besoin de préciser que j’attends encore ?
Les jours suivants furent ainsi ponctués d’appels inutiles, de situations ubuesques, de réponses négatives et de rappels promis (dans un bref instant de panique, je me dis que si toutes ces personnes se souviennent de mon existence en même temps, ça risquait de faire exploser ma ligne téléphonique).
Je retournai travailler avec le moral dans mes chaussettes, n’ayant en quelques semaines réussi à trouver ni appartement, ni travail.